Affichage des articles dont le libellé est La pièce. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est La pièce. Afficher tous les articles

lundi 26 novembre 2007

Le soutien précieux de Radovan Ivsic

Chère Magali Serra,
Je me réjouis que vous ayez l’intention de monter Le Roi Gordogane. D’autant que j’ai eu précédemment l’occasion de voir certaines de vos recherches théâtrales, dont j’ai apprécié la grande qualité.
Aussi, d’après ce que vous m’avez dit de votre conception du Roi Gordogane comme des grandes lignes que vous comptez suivre pour le monter, je ne peux que vous encourager vivement dans ce projet. Je suis impatient d’en avoir des nouvelles.
Bien cordialement
Radovan Ivsic.


Poète et auteur dramatique né en 1921 à Zagreb, Radovan Ivsic est une figure emblématique du surréalisme en Croatie. Il fût interdit pendant l’occupation allemande comme sous le régime de Tito, alors considéré comme un « artiste décadent ».
À cette époque, il se réfugie dans la traduction ( Rousseau, Molière, Maeterlinck, Marivaux, Apollinaire, Giraudoux, Breton, Ionesco, Césaire…) avant de gagner définitivement Paris en 1954. C’est ainsi qu’il rencontre André Breton qui l’invite à participer aux manifestations du mouvement surréaliste. Ce n’est qu’à la fin des années soixante-dix que son oeuvre est peu à peu réhabilitée en Yougoslavie.
En France, l’auteur n’est malheureusement que peu joué.
Le Roi Gordogane, pièce écrite en 1943, pose la question du pouvoir et de la servitude volontaire. Elle a pu être créée en 1956 par la Radiodiffusion Française avec notamment Michel Bouquet, Alain Cuny et Daniel Sorano, avant d’être montée à Paris, Zagreb, Athènes, New-York, Stanford, Montpellier.

Epilogue - Prologue

Qu’est-ce que c’est ?
C’est enterré
mais ce n’est pas mort ;
cela prolifère
mais ce n’est pas vivant.
Qu’est-ce que c’est ?
C’est le théâtre.
On a dit :
c’est la peste.
C’est la peste,
ce n’est pas la peste.
C’est le feu,
Ce n’est pas le feu.
(…)
que ce soit le fléau,
que ce soit de nouveau le fléau,
le tourbillon,
les ténèbres,
tout, enfin.
(…)
Alors quoi ?
Et, au fond,
qu’est-ce que c’est :
ce qui est enterré mais qui n’est pas mort,
ce qui prolifère mais qui n’est pas vivant ?
C’est le théâtre maintenant !


Radovan Ivsic

Une urgence à monter cette pièce

Dans ce conte déjanté qui nous renvoie aux jeux parfois cruels de notre enfance, Radovan Ivsic développe une satire du despotisme et une dénonciation de l’arbitraire. La truculence des personnages, l’intemporalité et le rythme de la langue, le jeu des symboles, l’affrontement du rêve et de la réalité, la confrontation des thèmes universels du pouvoir, de l’amour et de la mort, sont autant d’éléments qui rapprochent l’oeuvre de Radovan Ivsic des grandes tragi - comédies de Shakespeare.

Tous les ingrédients du conte de fées dont nous avons été pétris sont là : une princesse séquestrée dans une tour, un chevalier archétype du sauveur sans peur et sans reproche, un prince amoureux transi, un fou à la lucidité déroutante, un esprit de la forêt gardien de la vérité, un roi tyrannique ayant usurpé le trône,…

Néanmoins, la parole de l’auteur résonne aujourd’hui non seulement dans notre conscience collective d’adulte, mais également dans les déviances de nos sociétés modernes. À l’heure où des génocides continuent d’être perpétrés, où l’économie conditionne la vie de chacun et renforce les individualismes, où le pouvoir se veut invisible mais reste concentré dans les mains de certaines puissances mondiales hégémoniques, l’humour et la noirceur de ce texte au propos simplement humaniste font souffler sur nos têtes un vent de fraîcheur pertinente.

Ainsi le roi Gordogane, tyran ubuesque, rêve notamment de devenir invisible pour mieux exercer son régime de terreur et en voir augmenter sa jouissance personnelle. Et, au fil de l’histoire, chacun des personnages se voit emporté dans le tourbillon des individualismes et vient finalement contribuer au « bon fonctionnement » de la machine totalitaire. Même l’amour, s’il reste sauf, ne parvient pas à lutter contre la folie destructrice.

Il s’agit là, à mon sens, d’un texte d’utilité publique à partager avec les spectateurs de générations confondues.

Résumé de la pièce


Tinatine : Père, ne t’étonne pas de ce que tu vas entendre. Me taire et dissimuler, ce n’est plus possible, et je vais te révéler ce que je voudrais tant te cacher. Mais quand la pluie tombe, qui peut l’arrêter ? J’aime, mon père, j’aime d’amour. L’amour me ploie et me retourne comme la tempête les feuilles sèches, il me traîne sur des cailloux rugueux et me jette sur des rochers pointus. Je suis seul et sans secours, comme une coquille de noix dans un torrent sauvage.
J’aime.


Gordogane s’est proclamé roi. Il a enfermé Blanche, la fille de son prédécesseur, dans une tour perdue au milieu de la forêt. Sous les yeux dépités du Fou, il exerce son despotisme avec bêtise,méchanceté et terreur : il « tsaf » ses sujets au moindre prétexte.
Tinatine, le fils de Gordogane, aime la princesse Blanche à en mourir et ne cesse de la chercher malgré les interdictions de son père.
Du haut de sa tour, Blanche fait la rencontre d’un Chevalier étrange dont la venue va mettre en péril le pouvoir de Gordogane. Et, lorsque Tinatine la trouve enfin, elle lui déclare son amour en retour et lui demande de tuer son père.
Cette requête le laisse en proie au doute, tandis que son père tente vainement de se débarrasser du Chevalier après lui avoir fait boire l’herbe de l’oubli.
Encouragé par le Fou et galvanisé par son amour pour Blanche, Tinatine trouve enfin le courage de s’opposer à son père. Mais celui-ci le prend sur le fait et le jette en prison.
Dans la forêt,Tibelitsa, esprit des lieux, est partout Le Chevalier, qui a perdu la mémoire et erre parmi les arbres, découvre l’amour en la rencontrant.
Blanche, sans nouvelle de Tinatine, a quitté sa tour et brave la noirceur de la forêt pour regagner le palais de Gordogane. Elle y parvient au moment où Tinatine va être pendu.
Sous la pression du retour imminent du Chevalier, la folie destructrice de Gordogane s’emballe et l'exécution tourne à l’hécatombe.
Sans plus aucun sujet vivant autour de lui, Gordogane décide d’aller « tsaf » les arbres.
Seuls Tibelitsa et le Chevalier ont échappé au massacre.